Société d'Histoire de Revel Saint-Ferréol                          -                                      Publication Lauragais-Patrimoine

LA FÊTE DE L'ÊTRE SUPRÊME

 par Maurice de Poitevin

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La Fête de l’Être Suprême

Sous la Révolution, l’An II est la période de la déchristianisation systématique.
Après la proscription des prêtres réfractaires, le culte est interdit. Tous les signes extérieurs du culte, censés rappeler le « fanatisme » disparaissent de la vie quotidienne : les croix, les images, les fêtes et les objets de dévotion. Cet essai de bannissement du christianisme est sans précèdent dans notre Histoire. Cette réalisation est progressive : le calendrier grégorien remplacé par le calendrier révolutionnaire, la fermeture et le pillage des églises, l’abdication des prêtres et l’inauguration du culte de la Raison 1 .
Comment maintenant situer Robespierre et sa fête de l’Être Suprême du 20 prairial an II (8 juin 1794) par rapport à la déchristianisation ? Issu de l’esprit des philosophes du XVIIIème siècle, notamment de Rousseau, l’Être Suprême était une Divinité impersonnelle qui aurait créé l’Univers. À peine mentionné au début de la Révolution, l’Être Suprême prit peu à peu de l’importance en raison de l’opposition croissante entre le christianisme et la Révolution. En automne 1793, les Hebertistes introduisirent le culte de la Raison 2 . Mais Robespierre était hostile à la déchristianisation totale et a l’athéisme. Il estimait qu’on ne pouvait pas gouverner sans l’idée de Dieu ; il fallait absolument restaurer une morale, sans laquelle la société allait se désintégrer ; or, il ne pouvait y avoir de morale si l’on n’admettait pas l’existence de l’Être Suprême, ni l’immortalité de l’âme. Le 18 floréal an II (7 mai 1794), Robespierre fit voter par la Convention le décret suivant : « le peuple français reconnait l’existence de l’Être Suprême et de l’immortalité de l’âme ». Ce culte déiste et patriotique instituait de grandes fêtes (célébrées chaque décadi) en l’honneur des principales journées révolutionnaires (comme le 14 juillet), mais aussi en l’honneur de l’Être Suprême, de la Nature, du genre humain ou des « vertus les plus utiles de l’homme », comme l’Amour de la Patrie. La plus grande de ces fêtes, celle de l’Être Suprême, organisée par le peintre David, se déroulera à Paris, aux jardins des Tuileries, le 8 juin 1794 3 .
À l’imitation de Paris, la province - c’est-à-dire tous les chefs-lieux de départements, les autres villes importantes et parfois même de simples villages - s’empressera de célébrer l’Être Suprême.
Nous avons eu la chance de retrouver aux Archives départementales de la Haute-Garonne, « le plan de la fête d l’Être Suprême qui doit être célébrée, (à Revel], le 20 prairial, conformément au décret de la Convention Nationale » 4 . Essayons d’en distinguer les principaux traits. Dès « la pointe du jour », les tambours parcourront routes les rues de la commune pour annoncer la fête de l’Être Suprême. Les citoyens garniront leur porte de banderoles tricolores et décoreront leur fenêtre avec de la verdure. À dix heures, le tirage d’une « boite » d’artifice donnera le signal du rassemblement des citoyens et des citoyennes, par quartier et selon un ordre bien précis. Le cortège se rendra « à la place d’armes sur deux lignes » : d’un côté, les hommes et les adolescents portant des branches de chêne, de l’autre, les femmes et les jeunes filles avec des bouquets de roses ; celles-ci, « si le temps le permet », seront habillées de blanc et décorées de ceintures tricolores.
Une première cérémonie aura lieu, après l’arrivée des Corps constitués, au pied de l’arbre de la Liberté : l’agent national du district y prononcera « un discours laconique » pour inviter « tous les citoyens et honorer l’auteur de la nature ». Le « peuple » ainsi rassemblé se dirigera, en chantant des hymnes patriotiques vers le temple dédié à l’Être Suprême.


Les autorités constituées prendront place au milieu du cortège, près d’un char, tiré par des bœufs décorés de guirlandes et chargés d’instruments aratoires et de « productions de la nature » ; sur ce char, une jeune fille, « tenant à la main un bouquet d’épis, de fleurs et de fruits », symbolisera la Liberté ; elle « sera environnée par l’enfance, ornée de violettes, l’adolescence, de myrte, la virilité, de chêne, et la vieillesse, de pampre et d’olivier ». À côté du char, deux canons seront trainés par des Jeunes Gens, entourés par « douze citoyennes vêtues de blanc, portant des corbeilles de fleurs qu'elles prodigueront durant la marche à la Liberté ».
Une fois parvenu au temple, le « peuple » y sera installé de manière à ce que chacun puisse suivre très visiblement tous les mouvements de la fête. Alors, dans « le plus profond silence », un orateur, « du sommet de la Montagne », prononcera un discours succinct « analogue à la fête ». À la fin de ce dernier, « les Citoyens s’empresseront de répéter le serment de ne jamais souffrir que le sol de la patrie puisse être souillé par des Esclaves », et les Citoyennes, de ne prendre pour époux que de vrais républicains. « Au même instant », les parents présenteront leurs nourrissons à l’Être Suprême. La cérémonie terminée, le cortège se reformera dans le même ordre qu’a l’aller, pour se rendre - après avoir fait « le tour extérieur de la Cité » - à nouveau auprès de l’arbre de la Liberté. Un dernier hymne et une décharge de mousqueteries marqueront la fin de la fête.
Quels sont les éléments matériels de cette tète ? L’arbre de la Liberté est l’un des principaux symboles de la Révolution. Pour la pensée révolutionnaire, l’arbre est d’abord un témoin ; il survit aux êtres humains et arrache à l‘oubli les évènements dont il fut contemporain. L’arbre est aussi un centre de la fête révolutionnaire, vers lequel convergent les rassemblements collectifs : autour de lui, se déroulent les défilés, les chants et les danses, de sorte qu’il est constamment cité dans les programmes des cérémonies révolutionnaires. Autre motif de la fête révolutionnaire, « la Montagne » : construite pour la première fois à Paris pour honorer les Montagnards, c’est une « motte naturelle » en terre ou en maçonnerie recouverte de gazon et ornée de genièvre, de fougères et d’arbrisseaux avec des « sentiers » et des « chaumières ». D’après le programme de David, obligation est faite aux communes d’élever une « montagne » où puisse se ranger « le peuple » 5 . Cependant, les « Montagnes » eurent une existence éphémère : les Thermidoriens obtinrent leur destruction par le décret du 2 ventôse an III (20 février 1795).
Le travail est honoré dans ses outils et ses productions : le char, évocateur des activités de la ville et de la campagne, est le char de l’abondance avec une profusion de fruits et de fleurs, qui donnent à la fête son cachet particulier de fête de la Nature ; cette fête pourrait s’appeler « tout bonnement fête du printemps » (Mona Ozouf).
La fête révolutionnaire est « bavarde » (Michel Vovelle) au dire de ses détracteurs ; en effet, elle est remplie de mornes lectures, de discours interminables présentés néanmoins comme « laconiques ou succincts », auxquels s’ajoutent parfois des déclamations souvent maladroites des enfants des écoles. Sans doute, il y a la musique qui tient une place importante, mais le plus souvent, il s’agit de chants et d’hymnes (et donc de paroles encore) qu’il faut apprendre ou « répéter ». Nos documents n’indiquent pas les œuvres jouées ou chantées. Les renseignements fournis par le programme sont très vagues : les tambours et les hautbois joueront des « airs patriotiques », les citoyens entonneront des « hymnes patriotiques ». Enfin, il ne faut pas oublier les accessoires de la fête, c'est-à-dire les décharges de mousqueteries et le tirage des « boites » d’artifice, qui sont parties intégrantes du cérémonial de l’Ancien Régime 6 .
Quels sont les éléments doctrinaux de cette fête ? Pour les révolutionnaires, croire en dieu est conforme à la raison.


Ils emploient rarement le mot « Dieu » qui leur rappelle le catholicisme de l’Ancien Régime ; le plus souvent, ils le désignent par différentes périphrases : « Être Suprême », « Suprême intelligence », « l’Être des Êtres », « Grand Ordonnateur de l ’Univers », etc. l’Être Suprême est un Être supérieur, totalement bon, le créateur de l’Univers et de l’Homme. L’homme libre communique directement avec Dieu par sa conscience sans aucun intermédiaire, c‘est-à-dire sans prêtre. Il honore l’Être Suprême par sa vertu 7 .
Quelques historiens font une place exceptionnelle a la fête de l’Être Suprême, considérée comme « la plus brillante et la plus populaire » de la Révolution, selon Albert Mathiez ; elle serait la fête révolutionnaire exemplaire, la dernière de quelque attention. Par rapport aux fêtes précédentes (par exemple, celle de la Fédération), elle est la moins improvisée. Comme le scenario de David a été envoyé à toutes les communes de France, les autorités municipales l’ont appliqué à la lettre, parfois dans les plus infimes détails, par souci d’ordre public et d’organisation. Tout est prévu par les autorités qui décident de la composition des groupes, de leurs déplacements, des paroles à prononcer ou à chanter, de la musique et de tous les à-côtés de la fête. Cette règlementation très minutieuse, qui ne comporte que très peu d’initiatives locales ou personnelles, enlève a la cérémonie tout aspect naturel ou spontané ; ce caractère artificiel, inspiré peut-être par le théâtre, est encore accentué par l’abus des symboles (feuillage, fleurs) et des représentations symboliques (la Montagne).
Comme le montre très clairement l’historien Jacques Godechot, toutes les villes du Midi toulousain eurent « des fêtes analogues », c‘est-à-dire officielles et « guindées ». À Toulouse, il y eut un cortège, dispersé un moment par « une pluie abondante », une « montagne » (au Boulingrin) et plusieurs discours exaltant la Nature, « véritable prêtre de l’Être Suprême » ; le soir, les théâtres jouèrent des pièces « patriotiques ». À Montauban, à l’occasion de la fête de l’Être Suprême, « six filles vertueuses et indigentes » furent dotées par la Société populaire. À Albi, d’après un rapport de la municipalité, la cérémonie eut lieu avec « un grand concours de population » 8
Finalement, dans le culte de l’Être Suprême, l’essentiel consiste en une procession d’adolescents, de pères et de mères de famille avec leurs enfants, et de vieillards, marquée par des stations, avec des hymnes et des fleurs jetées en l’honneur de l’Être Suprême, ce qui rappelle les fêtes de l’Ancien Régime et notamment la Fête-Dieu 9 .

Maurice de Poitevin

 

Annexe

Ce texte qui décrit la Fête de l’Être Suprême célébrée à Revel est tiré des Archives, Départementales de la Haute Garonne (2E691)
« Plan de la fête at l’Être Suprême qui doit-être célébrée le 20 prairial, conformément au décret de la Convention Nationale.
À la pointe du Jour, les tambours et les hautbois parcourront toutes les rues et annonceront par leur batterie et leurs airs patriotiques la fête de l’Être Suprême.
Les Citoyens à leur lever s’empresseront de décorer une fenêtre extérieure et la porte d’entrée de leur maison de banderoles tricolores. À dix heures, une Boiette sera tirée et ce sera le signal du rassemblement des Citoyens et Citoyennes par quartier en suivant l 'ordre des Compagnies de la garde nationale qui sera fait, savoir,

Pour le quartier de la première Compagnie, par les Citoyens Fernandes et Franc, orfèvres.
Pour le quartier de la Seconde, par les Citoyens Combes cadet et Ricalens.
Pour le quartier de la Troisième, par les Citoyens Durand cadet et Étienne Roques.
Pour le quartier de la Quatrième, par les Citoyens Gui père et Maraval fils.
Pour le quartier de la Cinquième, par les Citoyens Mary cadet et Salvain Laval.

Après avoir réuni tous les individus de tout âge et de tout sexe, ils seront conduits sur deux lignes, l’une formée des hommes et des jeunes gens, et l’autre, des femmes et jeunes filles, à la place d’armes : les hommes portant à la main des branches de chêne et les femmes des bouquets de roses, elles sont invitées, si le temps le permet, à s'habiller de Blanc et à se décorer de ceintures tricolores.
Lorsque cette réunion sera ainsi faite, paraitront les Corps constitués et qui le peuple annoncera que tout est préparé pour célébrer la fête de l’Être Suprême, alors l’agent national du district (élevé sur le piédestal de l’arbre de la Liberté) invitera par un discours laconique tous les citoyens at honorer l’auteur de la Nature. Cette première cérémonie terminée, on partira pour se rendre au temple sur deux colonnes, les hommes d'un côté, les femmes de l’autre, formant deux files parallèles.
Les Corps constitués marcheront au Centre : au milieu d‘eux des taureaux, couverts de festons et de guirlandes, traineront un char, sur lequel sera un trophée composé d’instruments d‘agriculture, arts et métiers et de productions de la nature.
Au milieu du Char sera élevé un pavillon dans lequel sera une jeune fille représentant la Liberté, tenant à la main un bouquet d’épis, de fleurs et de fruits ; ce pavillon sera environné par l'enfance ornée de violettes, l'adolescence, de myrte, la virilité, de chêne, et la vieillesse, de pampre et d’olivier.
Deux canons, montés sur leurs affuts, seront trainés par des Jeunes Enfants, à côté du char, autour duquel marcheront douze citoyennes vêtues de blanc, portant des corbeilles pleines de fleurs qu’elles prodigueront durant la marche à la Liberté.
Cette marche sera exécutée de la manière suivante : on sortira d’abord par la rue de Sorèze, on parcourra le chemin extérieur jusqu’à la porte de Castres, par laquelle on rentrera : de là, on suivra cette rue et celle de Veauré faisant le tour jusqu’à la porte ci-devant Saint-Antoine, et en suivant cette rue ainsi que celle de Dreuilhe également, on sortira pour se rendre au temple dédié à l’Être Suprême.
Les citoyens et citoyennes entonneront des hymnes patriotiques dans le cours de la marche.
En entrant dans le temple, on y sera distribué de manière que tout individu puisse être témoin de cette cérémonie auguste, entendre et répéter les diverses strophes qui y seront chantées.
Lorsque le peuple sera ainsi arrangé, le plus profond silence régnera er alors du sommet de la Montagne se fera entendre un orateur qui prononcera un discours succinct analogue à la fête, À la fin duquel les Citoyens s’empresseront de répéter le serment de ne jamais souffrir que le sol de la République puisse être souillé par des Esclaves, et les Citoyennes, de ne jamais s’unir qu’avec des défenseurs de la Patrie.
Au même instant, les pères et les mères élèveront leurs enfants en l’air et les présenteront en hommage à l’auteur de la Nature.
On sortira ensuite du temple avec le même ordre, et ayant fait le tour extérieur de la Cité, on se rendra auprès de l’arbre de la Liberté où l’on chantera un hymne dont la finale sera répétée par tout le peuple et la fête sera terminée par une décharge de boiette ».

 

1 . Viguerie (Jean de), Christianisme et révolution, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1986, pp 155-167.

2 . Tulard (Jean), Fierro (Alfred) et Fayard (J can-François), Histoire et dictionnaire de la Revolution française 17894799, Paris, Robert Laffont, 1987, p.807.

3 . Viguerie (Jean de), op. cit. pp 177-181.

4 . Voir Annexe.

5 . Ozouf(Mona), La fête révolutionnaire 1789~1799 Paris, Gallimard 1976, pp 130-139 et 300-303.

6 Vovelle (Michel), Les métamorphoses de la fête en Provence de 1750 21 1820, Flammarion, 1976, p 250 et suivantes.

7 . Barre (Michel), Les fêtes révolutionnaires a Toulouse 1789-1800, Thèse de 3* cycle, Bibliothèque d’histoire de l’Université Toulouse le Mirail (cote th87), 1976, pp 95-101.

8 . Godechot (Jacques), La Revolution française dans le Midi toulousain, Toulouse, Privat, 1986, p 202.

9 . Furet (François) et Ozouf (Mona), Dictionnaire critique de la Revolution française, Flammarion, 1988, Article La Religion révolutionnaire, p 609.

 

20 prairial an 2 (8 juin 1794) - Fête de l'Être suprême. Montagne élevée au Champ de Mars. - Gravure du temps