Société d’ Histoire de Revel Saint-Ferréol                                      LES CAHIERS DE L’ HISTOIRE - N°15 - Année 2010

 

GUILLAUME DE FLOTE

par Pierre Bouyssou

RETOUR ACCUEIL

Guillaume de Flote par Claude Pouzol

ecusson_flote

Sceau-de-Guillaume-de-Flote

Sceau de Guillaume de Flote

 

 

                          L’ORIGINE DU NOM DE REVEL

 

 

La date de sa fondation, selon les auteurs varie: 1322 ou 1342 qui est sans doute la bonne date. D’autre part Revel est une bastide, point sur lequel aucun désaccord n’a été rencontré. Par contre l’origine même du nom de la ville est toujours l’objet de discussion.

 

                                        I - Revel, bastide

 

Partons d’une base sûre: Revel, créée dans la première moitié du XIVe siècle, appartient à cet étonnant mouvement d’urbanisme qui s’étend des années 1220 à 1350, uniquement au sud de la Loire et sans exemple depuis l’époque romaine.

 

revel
pal


Dans cette période qui, grosso modo, va de la fin de la Croisade au début de la guerre de Cent Ans, le Languedoc connaît, comme la Guyenne anglaise, une période de paix relative, de prospérité, d’accroissement important de la population. Alors vont apparaître les bastides, véritable opération d’aménagement du territoire, pour employer une expression moderne, qui va se développer de l’Albigeois aux environs de Pau et de Bayonne.

 

 

Cependant l’urbanisation avait commencé depuis les grands défrichements entrepris le plus souvent sous l’impulsion des établissements religieux, ordres militaires ou monastères et abbayes. Pour regrouper et protéger la main d’œuvre indispensable des  villes neuves  sont ainsi créées, les « sauvetés »: des terres d’asile entourées de croix, où règne « la paix de Dieu » et dont les habitants bénéficient d’un certain nombre de franchises. Les « Salvetat » que l’on retrouve un peu partout y trouvent leur origine.

 

Dans le courant du XIIIe siècle, on a vu apparaître progressivement des consulats. Ils représentent, avant les bastides, une des formes originales des libertés municipales peu à peu obtenues par les communautés urbaines du Midi languedocien. Leur origine n’est pas claire. On constate leur apparition le long des voies naturelles comme l’axe de la Garonne. Ils sont avant tout présents dans les villes, notamment les villes  comme Toulouse. On les rencontre aussi, vers la fin du XIIIe siècle dans des communautés moins importantes, Cuq-Toulza ou Vauré. Leur juridiction est très limitée et ne dépasse pas les limites immédiates, aux mains de quelques consuls élus généralement pour un an. Ce sont les débuts de la vie municipale, mais toujours dans une orbite seigneuriale, née d’une pression des habitants regroupés dans une ville ou un bourg.

 

Autre manifestation d’urbanisme commencée dès le XIe siècle, les créations de « castra » eux aussi d’origine seigneuriale. Un seigneur crée autour de son château une enceinte où les paysans des environs viennent soit habiter, soit se réfugier en cas de troubles: ce sont les « castelnau ».

 

bastides-2

 

          

Mais l’essentiel du pouvoir, qu’il s’agisse des sauvetés ou des castelnau et quelles que soient les franchises accordées, reste dans la main de l’autorité directe religieuse ou seigneuriale.

 

Tout change après la Croisade. Les grands féodaux ont disparu, comme les Trencavel, ou sont peu à peu privés de leurs possessions, comme les Toulouse; l’administration royale supprime les échelons intermédiaires que constituaient les petits seigneurs locaux, souvent dépossédés de leurs fiefs. Simultanément, la pression démographique, le besoin de protection vont conduire au développement des bastides. Celles-ci auront, selon le lieu d’implantation, une fonction militaire (protéger une frontière), économique (faciliter les échanges sur les grands axes), de regroupement de population pour la mise en valeur d’un territoire neuf, comme à Revel.

 

Qu’est-ce qu’une bastide Qu’est-ce qui fait sa singularité? Deux caractéristiques essentielles: un urbanisme original et un statut juridique. Les villes nouvelles auront toutes, qu’elles soient d’origine raymondine, française ou anglaise, un air de famille: une enceinte avec des portes fortifiées, un lotissement en damier carré ou rectangulaire, moins souvent en cercle, pas de ruelles tortueuses ( à la différence des villes du nord!), une place centrale avec une halle couverte, comportant au premier étage la maison commune, une église bien sûr, mais qui n’est pas forcément au centre, comme si le commerce et la gestion communale prenaient le pas sur la religion…

 

Cet effort d’urbanisation rationnelle ne suffirait pas à caractériser l’origine des bastides, si leur création n’était pas assortie d’un statut juridique: une charte précise le territoire, définit les libertés accordées, l’organisation de la vie municipale, les règles du commerce, l’exercice de la justice, le régime de propriété. En effet, une bastide c’est un lotissement avec attributions de sol pour chaque maison, son jardin, des terres hors les murs, et une autogestion sous autorité des consuls généralement élus ou cooptés chaque année. Etre intégré dans une bastide c’est, notion tout à fait nouvelle, une accession à la propriété individuelle inexistante jusqu’alors. Dans le haut Moyen Age, le régime de propriété correspondait à une sorte de copropriété de divers droits (lever l’impôt, rendre la justice, vendre la terre, percevoir la dîme), la plupart du temps partagés entre plusieurs personnes ou communautés, autorités seigneuriales ou religieuses

 

Les fondateurs de bastides sont dans notre région, d’abord le comte de Toulouse, puis Alphonse de Poitiers, le sénéchal Eustache de Beaumarchès, tout puissant entre 1275 et 1290, enfin ses principaux successeurs, Jean de Trie, Guillaume de Flote, Agout des Baux.

 

 Les bastides ne naissent pas d’une décision brutale et unilatérale. Leur fondation est précédée de négociations, d’acquisitions. Alphonse de Poitiers, à qui l’on doit une vingtaine de bastides, s’est montré très scrupuleux à cet égard: il désignait des commissaires enquêteurs et l’on a souvent gardé la trace de leurs démarches. Pour aboutir, il allait jusqu’à conclure de véritables associations avec les seigneurs locaux  ou les abbayes, appelées « paréages ».

 

bastides-4

 

                                                                                                                                  

Notons-le déjà, pas de problème de cet ordre à Revel. Le roi seul est seigneur, après les comtes de Toulouse. Ceux-ci avaient acquis peu à peu tous les droits des Roquefort sur la forêt de Vauré, ce dont les héritiers de Jourdain de Roquefort se plaignaient auprès des enquêteurs d’Alphonse de Poitiers. A la mort de ce dernier, la forêt était devenue royale.

 

Mais une autre conséquence originale du statut que les bastides donnaient à leurs habitants, la  grande nouveauté, c’est l’accession directe à la bourgeoisie, une bourgeoisie égalitaire. Ordres religieux et nobles en sont exclus: ils portent en eux des privilèges. Or, la gestion des bastides impose l’égalité des ses habitants face à l’impôt et à la justice. L’abbé Morère a constaté que des nobliaux des environs pour entrer à Revel payaient un droit d’entrée, appelé « intragia ».

 

Etrange balancement de l’histoire, si l’on songe que quatre ou cinq siècles après, les bourgeois acquéraient des charges pour parvenir à la noblesse.

 

Comment ces villes nouvelles étaient-elles nommées? Les unes portent le nom de leur fondateur (Beaumarchès, Trie, Revel, sénéchaux de Toulouse), d’autres rendent hommage au roi (Réalmont, Réalville, Montréjeau); d’autres ont suivi la mode de se parer du nom de villes fameuses (Grenade, Pavie, Pampelonne, Bruges, Cologne); d’autres, plus simplement gardent le nom du lieu où elles sont implantées (Carbonne, Mazères); parfois avec une référence à la topographie (Puymirol, Beauregard, Montflanquin);  d’autres célèbrent avec quelque fierté leur accession aux franchises nouvelles (Villefranche, Villenouvelle), certaines sont nommées tout simplement la Bastide.

 

En Lauragais, trois bastides importantes (St Félix, Revel, Villefranche), quatre le sont moins (Villenouvelle, St Denis, La Bastide d’Anjou, Montgeard). On recense, dans le fief de Foix, neuf bastides: les plus notables Mirepoix, Mazères, Chalabre. Dans l’Albigeois, les bastides ont été nombreuses, la plus connue et la première, œuvre de Raymond VII, Cordes, à qui l’on doit aussi Castelnau (devenue plus tard de Lévis), Castelnau de Montmiral, St Sulpice. Les Montfort ont ensuite laissé leur trace en fondant Couffouleux, Técou, Labastide St Georges. On doit à Alphonse de Poitiers ou à l’autorité royale une dizaine de bastides (Briatexte, Viterbe, Réalmont, Blaye, pour ne citer que les plus importantes). D’autres, enfin, sont nées de paréages entre l’autorité royale et les seigneurs locaux, généralement au sud du Tarn, telles Carlus, Vénès, Viviers lès Montagnes.

 

carte

Nous reviendrons plus loin sur les circonstances de la fondation de Revel. Mais insistons déjà sur le fait que, tant sur le plan de l’urbanisme que sur le plan juridique, Revel, l’une des dernières bastides, est sans doute une des mieux réussies. Le principe de liberté individuelle, nous l’avons dit, l’une des bases les plus originales du statut des bastides y sera particulièrement défini et protégé.         

bastides

                                                                                                                       

 

 

 

Revel est ainsi, au sein de ce grand mouvement d’urbanisation, sans aucun autre exemple depuis l’époque romaine, un témoignage des temps nouveaux, de la fin du monde féodal et un laboratoire des libertés nouvelles développées sous la protection royale.

 

                                       II Comment Revel a-t-elle nommée Revel?

 

L’origine étymologique de Revel ne fait aucun doute: c’est le fier mot latin: « rebellis » celui qui commence la guerre, qui se révolte, rebelle, indocile (Gaffiot, p. 1316, éd. 1934). Mais comment a-t-il été choisi pour Revel.

 

Après la conférence du Professeur Poumarède, en janvier 2008, une discussion s’est instaurée sur l’origine du nom de la nouvelle bastide dont il avait analysé la charte. J’ai fait figure d’iconoclaste en jetant un doute sur la filiation habituelle avec un château dénommé « Mont Revel » qui aurait été situé dans les environs. Voici les causes de mon doute et la solution qui me paraît évidente.

 

                                            LE MYTHE DE MONT REVEL

 

Commençons par la légende illustrée par un romancier revélois bien oublié, Auguste Galabert. Dans un livre consacré à « L’abbaye de Soréze, 844-864 », publié à Revel en 1837, il nous décrit ce fameux château fief du baron de MontRevel, au sud-ouest de Soréze. Il est édifié au fond d’une étroite vallée, dominé par une masse gigantesque de noirs rochers. Il est pourvu de quatre tours « héxagones » et naturellement gigantesques qui cantonnent ses hauts murs de pierres sombres. Il est le théâtre de bien de drames, de rivalités sanglantes avec la jeune abbaye de Soréze, peuplée de moines corrompus et dont les souterrains regorgent de fabuleux trésors. La malédiction s’abattra sur lui: en 864, il sera anéanti par « le feu du ciel »… Mais il revivra: Isarn-Jourdain et Bernard de Saissac élèveront sur ses décombres un nouveau château, deux siècles plus tard: notre MontRevel.

 

Pour les historiens récents, la filiation ne pose aucun problème. Ils s’appuient sur un texte qui a inspiré Galabert: deux héritiers de Saissac, Isarn-Jourdain, fils de Guillaume, et Bernard, fils de Brunissende, font hommage à Roger, vicomte de Béziers, le 30 août 1174, pour une colline, au lieu-dit Mont Revel  pour y édifier un château (HGL t. VIII, col. 307 et 308).

 

chevalier

 

Le dernier historien de Revel, Gaston Doumerc (« Histoire de Revel, 1976, p. 48 et suivantes) considère comme acquis que Revel vient du château que « Jourdain-Isard et Guilhem de Saissac avaient été autorisés à édifier sur un bien rural au lieu-dit  Mons Revellus ». Notons les libertés de Doumerc avec le texte: il se trompe en partie sur le nom des fondateurs et, plus gravement traduit « podium » (colline) par « bien rural ».

 

Notre historien situe MontRevel, non plus au fond d’un vallon, comme Galabert,

mais  au pied d’une colline « au sud du bassin de Saint Ferréol, à l’emplacement du château de l’Encastre » (p. 48).  Sylvie Malary, autre historienne récente, reprend pratiquement ligne à ligne le texte de Gustave Doumerc, en y ajoutant prudemment que des fouilles n’ayant pas été exécutées à l’Encastre, on ne peut en savoir davantage… (« Le canton de Revel de l’Antiquité à la fin du Moyen Age »). Elle s’appuie sur l’autorité de Vic et Vaissete (sic!) pour affirmer que « le château de Mont Revel aurait donné son nom à la future bastide ». Elle ne fournit pas ses références, mais il doit s’agir de remarques figurant dans « l’Histoire générale du Languedoc » (t. VI, p. 64 et 1064): nos savants auteurs écrivent au conditionnel que « le château de Mont Revel pourrait bien avoir donné l’origine de la petite ville de Revel » et « Revel, en Lauragais, doit peut-être son origine au château de Mont Revel ».

 

Cette origine du nom de Revel posait problème depuis longtemps. Catel, l’historien toulousain du XVIIe siècle, prédécesseur de Dom Devic et Dom Vaissete, affirmait que le nom venait de Philippe le Bel et qu’il s’agissait d’une bastide anciennement nommée « bastide de Lavaur », commettant cette confusion entre Lavaur (alors Vaurus sans préfixe) et Vauré (Vauro). Il s’appuyait sur l’inscription latine gravée sur une des portes de la ville:

Nunc nota quae quondam vauri bastida vocabat

Dicta Rebellus ero Regis honore mei…

Que l’on peut traduire:

Appelée autrefois bastide de Vauré

Je serai dénommée Revel en honneur à mon roi…

 

traite

 

[vignette Ph. VI de Valois et ses conseillers. Guillaume de Flote pourrait être le premier à droite, en sa qualité de chancelier;

Le roi fondateur de la bastide de Revel n’est pas Philippe le Bel mais Philippe VI de Valois]

 

 

La mention finale de la phrase avait rendu possible, par une interprétation tout de même hasardeuse, l’attribution à Philippe le Bel de la fondation de Revel. Dom Devic et Dom Vaissete avaient fait litière de cette hypothèse d’un nom royal en rappelant, ce qui était évident, que Philippe le Bel n’avait octroyé aucune charte à Revel, mais seulement Philippe VI de Valois. Un doute pourtant aurait pu effleurer nos savants auteurs: c’est, en effet, Charles IV, surnommé le Bel comme son père, qui a confirmé les premiers privilèges accordés à la ville de Vauré en 1322, Vauré qui s’incorporera ensuite à Revel

 

Le débat a continué. Un autre érudit, à la fin du XIXe siècle, Curie-Seimbres, attribuait cette fondation à Eustache de Beaumarchès, désigné comme sénéchal de Toulouse par Philippe le Hardi en 1275. Il exprime avec certitude une affirmation que rien n’étaye, alors surtout que Beaumarchès a cessé ses fonctions en Languedoc vers 1290 (« Essai sur les villes fondées dans le Sud-Ouest de la France sous le nom générique de bastides », Privat, 1880, pp. 288-290).

 

Molinier, dans la dernière édition de « l’Histoire générale du Languedoc » (Privat, 1885, t. IX, pp. 609, 610) réfute cette opinion avec force et s’étonne que Curie-Seimbres n’apporte aucune preuve de son affirmation. Molinier rétablit ce qu’il croit être la vérité, au moins pour la date de fondation. En se fondant sur l’acte passé entre le prieur de Saint Martin des Champs le 2 juillet 1251 (le prieur était le conseiller du roi chargé des affaires de la « lingua occitania ») et les habitants de Revel, il fait remonter la date de la fondation à 1341, approchant ainsi à une année près  la bonne datation (HGL, t. IX, note 1, p. 620). Ajoutons, pour justifier les affirmations de Doumerc et de Sylvie Malary, qu’il précise là, (cette fois sans utiliser, comme Dom Devic et Dom Vaissete, le conditionnel…) que « dès avant 1341, il y avait un château à Revel, sur la colline où s’élève aujourd’hui la ville ».

 

Mais, Molinier, plus avisé dans d’autres cas, a suivi la lettre de l’acte de 1174 qui parle d’un « podium », alors que Revel n’a pas été édifié sur une colline, faut-il le rappeler, mais dans la plaine.

 

Molinier, qui rétablit à un an près la date de la fondation, se trompe donc (faute, sans doute, d’avoir visité les lieux!) sur la localisation et il se trompe encore en affirmant que le choix du nom de Revel (op. cit. p. 621) venait de « Mons-Revellus ». Revenons, d’abord, sur tant  d’éléments qui excluent, a priori, la filiation de Revel au « MonteRevellus » évoqué dans l’acte de 1174 qui a servi de référence et qu‘il convient de relire avec soin.

 

Observons, en premier lieu, le temps des verbes utilisés dans l’acte: ils ont une sérieuse importance, qui n’a pas, jusqu’à ce  jour, attiré l’attention.

 

 revelIsarn-Jourdain et Bernard de Saissac reconnaissent le 30 août 1174 que le vicomte de Béziers leur a donné (« dedisti nobis ») une colline (« unum podium ») qui est appelée « Mons-Revellus » pour y construire un château (« ad edificandum ibi castrum »): il s’agit donc, en quelque sorte, pour employer un terme moderne, d’un « permis de construire ». A ce stade de notre analyse une évidence s’impose: il n’existe sur le « Mons-Revellus » aucun château, ni habitat quelconque au temps de l’acte d’hommage. Le temps des verbes utilisés ensuite, le futur, le confirme:… « Le château et autres fortifications qui y seront construits (« quod castrum et omnes  forteras que ibi facte erunt »; et encore, à deux reprises: « le château qui sera construit à Mont-Revel» (« quod castrum in MonteRevello erit…) et:…« de ce château et des fortifications qui y seront… » (« De quo castro ne que de forteras qui ibi erunt… ») (HGL, t. VIII, pp. 307, 308). Il est donc certain qu’en 1174 le château n’est qu’un projet.

 

En second lieu, qui peut affirmer que le projet a été réalisé? En dehors de cet acte de 1174, aucune source diplomatique ne le confirme et le château ne sera jamais cité pendant les deux siècles et demi qui le séparent de l’édification de Revel.

 

En troisième lieu, à supposer qu’il ait été construit, rien ne prouve qu’il l’ait été près de Revel. La liste des témoins cités dans l’acte de 1174 permet  d’en douter. Le premier témoin est la vicomtesse de Narbonne qui n’a jamais eu ni possession directe, ni droits féodaux sur le flanc ouest de la Montagne Noire et qu’aucune source ne donne comme témoin lorsqu’un acte concerne ce secteur. Les autres témoins sont tous originaires de localités situées entre Narbonne et Carcassonne (Cabaret, Montréal etc..). L’étude de nombreux actes contemporains montre que les témoins sont généralement choisis dans la proche région. A titre d’exemple un accord, en 1141, entre les vicomtes de Béziers et de Lautrec voit intervenir comme témoins des seigneurs venant de Castres, Verdalle, Le Gua, Saint Félix (HGL, t. V, pp. 1049, 1050).

 

Dans un plaid tenu par le  vicomte Trencavel, le 12 décembre 1163, concernant les seigneurs de Termes, dans les Corbières, nous retrouvons Ermengarde de Narbonne, les seigneurs de Laurac, Capendu… Aucun n’est originaire de l’ouest de la Montagne Noire (HGL, t. V, p. 1278).

 

Enfin, en 1173, des différends survenus dans la famille de Dourgne à propos de possessions à Puylaurens et Verdalle, sont réglés en présence de l’abbé de Saint Pons (qui est alors un Roquefort, voisin de Dourgne!), des seigneurs de Labruguière, de Lautrec, de Sabournac (au nord de Puylaurens), de chevaliers de Puylaurens (HGL, t.V, pp.1307, 1308).

 

Si l’hommage de 1174 correspondait à un bien situé à côté de l’actuel Revel, à l’évidence seraient intervenus les seigneurs de Dourgne, d’Hautpoul, de Saint Félix et les Roquefort directement intéressés par un établissement au sein de leur seigneurie, alors que les différends existant entre eux et les Saissac à propos de leurs droits respectifs dans la Montagne avaient été tranchés par Trencavel lors d’un plaid intervenu dix ans plus tôt, en novembre 1163 (HGL, t.V, pp. 1275, 1276).

 

La même observation vaut pour la tour de Fournès, à Soréze. Certains auteurs ont voulu y voir un vestige de Mont-Revel. fournes Là nous n’avons même pas le rapprochement des noms. Comment supposer que le « podium » (et son château, s’il a été construit!) ait perdu son nom en moins d’un siècle? En effet, vers 1248, Guillaume Rafard, originaire de Roquefort, évoque la « tour de Fournès » et non pas un château: avec son père et deux verriers de Soréze, il rencontre là un parfait blessé, Nadal, qui attend la nuit pour entrer dans Soréze où il va consulter le médecin Hélie, lui-même hérétique (déposition du 31 août 1278 devant les inquisiteurs Hugues Amiel et Jean Galand, registre de Parnac, transcrit par Jean Duvernoy). Il faut donc abandonner encore cette autre piste: un château ne disparaît pas de la toponymie locale en moins d’un siècle.

 

En résumé sur ce point, il n’existe aucune preuve qu’un château ait été construit sur le podium de Mons-Revellus, aucun élément permettant de le localiser encore moins dans la région de Revel ou de Soréze. Revel ne tire pas son nom de cet hypothétique château.  

 

motte castrale de fournès

 

                                             D’AUTRES HYPOTHESES

 

D’où peut donc venir le nom de la bastide? Molinier, dans ses notes critiques, tout en admettant avec une apparence de certitude la construction de Revel à l’emplacement du château de Mons-Revellus, reconnaît cependant, en historien objectif, que le nom de Revel n’apparaît jamais dans les textes avant Philippe VI. Il constate qu’il ne figure ni dans la bulle de Jean XXII de 1317 délimitant le diocèse de Lavaur, ni dans un autre texte contemporain (« procuratio integra diocesis vaurensis » HGL, t. IX, pp. 620, 621). De même n’existe-t-il aucune référence à un habitant originaire de Mons-Revellus, particulièrement dans les procès-verbaux de l’Inquisition de 1232 à 1282, concernant les localités de la Montagne Noire et de la plaine: Roquefort, Durfort, Dreuilhe, Soréze, Cahuzac, Palleville, Las Touzeilles et surtout Vauré (P.V. d‘interrogatoires traduits par Jean Duvernoy, CEC, Carcassonne).

 

Faute d’habitants de cet improbable « castrum », nous avons recherché si les patronymes analogues rencontrés au cours du XIIIe siècle et de la première moitié du XIVe siècle pouvaient apporter une solution. En effet, le patronyme de Mons-Revellus apparaît épisodiquement. En octobre 1267, Guillaume de MonsRevello, inquisiteur dominicain, intervient pour régler des différends entre le comte Alphonse et les consuls de Toulouse, puis, en 1268, pour diminuer les frais de fonctionnement de l’Inquisition, ce qui lui vaut des félicitations du comte…(HGL, t. VII,  pp. 893, 908).

Il réside à Toulouse et nous n’avons aucune information sur son lieu de naissance.

 

Même observation pour Pierre de MonsRevello, procureur royal en Languedoc à partir de1336. Notons, pour l’anecdote, qu’il règle un différend survenu entre le sénéchal de Toulouse et les frères Bertrand et Philippe de Lévis à propos de leurs frais de voyage de Montréal à Albi (HGL, t. X, p. 800). Notons surtout qu’il intervient parmi les témoins signataires de la charte de Revel de juin 1342, avec les titres de docteur en droit et de juge mage de Toulouse (Ramière de Fortanier, « Histoire du droit municipal en Lauragais », p. 590).

 

Le rapprochement du nom et de la qualité du signataire n’avait pas échappé à Jean Clos qui lui attribue la paternité de Revel: « Ce Pierre de Mont-Revel, qui est le premier témoin, donna selon toute vraisemblance son nom à la nouvelle bastide, et il tenait lui-même ce nom d’un château situé sur une colline du voisinage et qui fut bâti en 1174 par des seigneurs de la maison de Saissac » (« Notice historique sur Soréze et ses environs », Jean Clos, 1822, p. 59).

 

Pierre Barrau, dans son « Essai historique sur la ville de Revel et de ses alentours », (1837) adopte un peu plus tard la même thèse: «Quant à nous, s’il nous est permis d’émettre notre avis sur l’origine du nom donné à notre ville, nous dirons qu’on doit le faire remonter à Pierre de Mont-Revel, juge mage de la sénéchaussée de Toulouse et premier témoin dans l’acte de concession de notre charte du 8 juin 1342, auquel il faut  peut être faire honneur des premières démarches pour la fondation de cette nouvelle bastide… à proximité de la forêt de Bauré et du château de Mont Revel que nous croyons avoir existé au lieu de l’Encastre ». C’était encore l’opinion récente de M. Jean Hébrard, érudit revélois bien connu.

 

 Mais, en dehors de cette homonymie, rien ne permet de rapprocher le Mons-Revellus de la charte de 1174 et la bastide de Philippe VI de Valois. Il n’existe pas, sauf erreur, un simple témoin, fût-il juge mage, qui ait donné son nom à une bastide. Mieux encore, si tel avait été le cas c’est le nom de MontRevel qui aurait été retenu, puisqu’il était celui du lieu éponyme. Il aurait assuré une validation de cette improbable origine.

 

Plus intéressant est-il de constater que ce nom de Revel, alors que la bastide n’existe pas, se rencontre à deux reprises à la fin du XIIIe siècle. Un Guillaume Revel intervient le 27 mars 1263 devant les commissaires royaux pour la restitution de biens injustement confisqués à une famille de Sauzens (Aude) où il réside avec les autres témoins (HGL, t. VII, p. 321). Rien ne permet d’établir ici encore un lien avec Mons-Revellus…

 

Curieusement, c’est à proximité de notre Revel (qui n’existe alors toujours pas!) que l’on rencontre une seconde fois ce patronyme: Isarn de Revel, seigneur de Cuq, prête serment à Philippe le Hardi en décembre 1271 (en même temps qu’Aymeric et Jourdain de Roquefort, sans doute ses cousins) puis en janvier 1272, parmi les nobles de la baillie de Saint Félix. Nous le retrouvons en 1318, mais avec ajout de Roquefort à son patronyme, à l’occasion d’un arrêt du Parlement de Paris (11 mars 1318) qui le décharge, avec trois autres co-seigneurs, de la basse justice de Cuq (Ramière de Fortanier, op. cit. p. 563). Il est bon de souligner, à ce propos, qu’après avoir recensé les Roquefort pendant trois siècles, nous n’avons jamais rencontré une autre alliance des deux noms.

 

Revenons aux faits. Si l’on oublie l’hommage à Trencavel des Saissac pour Mons-Revellus et l’apparition fugitive du patronyme, le nom de Revel est employé pour la première fois dans la charte du 8 juin 1342. Le sénéchal rappelle que le nom a été choisi et imposé par le roi: « processimus ad fundationem bastida, cui nomen imposuimus Revel, nomine Regio, in foresta Regia de Vauro », que l’on peut traduire: « Nous procédons à la fondation de la bastide à laquelle nous imposons le nom de Revel, par dénomination royale, dans la forêt royale de Vauré ». On sent bien à la lecture de ce préambule, la manifestation de la volonté royale pour imposer ce nom, alors que celui de Vauré paraissait plus normal, s’agissant et de la forêt et de la bourgade éponyme situées en ce lieu.

 

Cet abandon du nom de Vauré est étrange. Tout désignait alors Vauré pour le nom de la future bastide. Vauré est au début du XIVe siècle, un consulat, autrement dit une agglomération dotée de sa propre administration. Le 4 décembre 1322, le juge mage de Toulouse concède à Pierre Adalbert et Arnaud d’Assoual, consuls, et à toute la  communauté de Vauré divers privilèges dont le plus important est celui de la justice criminelle avec nomination du Juge Royal par la communauté, privilège sans autre exemple selon Ramière de Fortanier   (op. cit. p. 563). Cet acte, apparemment inconnu de Catel, Dom Devic et Dom Vaissete, Molinier, publié pour la première fois par Ramière de Fortanier, montre l’importance prise par cette communauté de la plaine. Il est même précisé que le juge de Lauragais (« judex ordinarius lauragensis ») tiendra ses assises à Vauré.  Sa juridiction couvrait les localités voisines depuis Saint Félix (« ultra limitationem Sancti Felici »). Peut-être l’institution inhabituelle d’un juge doté de tels pouvoirs était-elle dictée par l’insécurité qui, dit-on, était entretenue par les brigands de la forêt voisine. En tous cas, Vauré dispose de tout ce qui est nécessaire pour assurer la justice royale: prisons fourches, piloris (« carceres, furche, spillorium… »). Vauré tient ses marchés une fois par semaine (« mercatum semel in septimana ») et ses foires deux fois par an au jour fixé par le sénéchal. Cinq jours après cette promulgation par le juge mage, Jean de Trie sénéchal de Toulouse, confirme les privilèges concédés en son nom aux consuls de Vauré et, l’année d’après, en juillet 1322, Charles IV le Bel les confirme à son tour sous le titre plaisant de: « carte constitutiones et privilegia ibi declarate, date et concesse consulibus et universitate ville de Mauro (sic) in senescalia Tholose ».

 

Encore en février 1342, la lettre d’instructions de Philippe VI au sénéchal de Toulouse (qui est déjà Agout des Baux, nommé le 3 mars 1341) pour défricher le sol de la nouvelle bastide ne fait-elle aucune allusion à Revel, mais à Vauré (« si fieret nova bastida in foresta nostra de Vauro »). (Ramière de Fortanier, op. cit. p. 568).

 

vaure  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors pourquoi ce nom de Revel surgit-il trois mois après? 

 

 

 

 

 

 

                                         LE SEIGNEUR DE REVEL

 

En recherchant les patronymes qui évoquaient Revel, mais dont aucun ne pouvait fournir la solution, nous avons été frappés de la fréquente mention dans de nombreux actes du « seigneur de Revel » (« dominus de Revello »), alors que Revel, ni avant, ni, bien sûr, après sa fondation n’a jamais eu de seigneur (HGL, t. X, cc. 40, 754, 1028 à 1035, 947, 442, 445, 543).

 

 

 

 

Le titre de « seigneur de Revel » cité depuis la fin du XIIIe siècle appartient à la famille de Flote, dynastie de grands serviteurs de la Couronne dont le fief de Revel se trouve à l’est de Clermont Ferrand.

 

 

 

chateau de Ravel

 

Revel d’abord, connu depuis 1171 date à laquelle Bernard de Revel en était le seigneur, est devenu en 1283 propriété du roi de France, Philippe III le Hardi, fils de Saint Louis, qui l’agrandit et le ceint de tours. La forteresse remaniée ne restera pas longtemps dans le domaine royal. En 1294, Philippe le Bel la donne à son principal conseiller, Pierre Ier de Flote, chargé de missions importantes, premier laïc à devenir chancelier de France et donc nouveau « seigneur de Revel » , avant dêtre tué en 1302 à la bataille de Courtrai. Son fils, Guillaume Ier, à son tour seigneur de Revel  et d’Escolles, fief reçu de sa mère, la seconde épouse de Pierre Ier, sera lui aussi, chancelier de France, entre 1339 et 1347. Il va souvent intervenir en Languedoc à partir de 1315. Louis le Hutin lui confie par lettre du 5 octobre 1315 alors qu’il est encore très jeune,  la mission d’extrême importance d’y « juger les abus des commissaires royaux », (HGL, t. IX, p. 358).

 

Il y reviendra souvent. Guillaume Bardin, parlementaire toulousain qui tient une chronique jusqu’au milieu du  XVe siècle, nous apprend que le chevalier Guillaume de Flote est le sénéchal de Toulouse vers 1332 (Du Mège, « Histoire de Languedoc », t. 6, p.584). Il semble l’être encore en 1337 (HGL, t.X, p. 787).

 

Il est certain que le nom choisi correspond au désir de récompenser ce grand serviteur longtemps impliqué dans les affaires languedociennes. La manifestation de cette volonté royale est rappelée par Agout des Baux dans le préambule de la charte: « par la force des instructions directement reçues du roi » (« vigore quarumdem litterarum Regiarum nobis directarum »).

 

Et c’est bien ainsi par décision souveraine que la seigneurie de Guillaume de Flote a transmis son nom à ce nouveau Revel.  Dom Devic et Dom Vaissete l’avaient admis, 

alors que Molinier, cité plus haut, préfère « Mons-Revellus »: « Il y a apparence qu’il nomma commissaire pour la fondation de cette ville Guillaume de Flote, seigneur de Revel, et que celui-ci imposa le nom de Revel, car nous voyons que la plupart des bastides construites dans la Province depuis le milieu du XIIIe siècle jusqu’au milieu du siècle suivant, prirent le nom des seigneuries que possédaient les lieutenants du roi, les sénéchaux ou les commissaires qui les établissaient ». (HGL, t. IX, p. 621).

 

Or c’est bien le cas à Revel. Comme nous l’avons montré plus haut l’acte du 8 juin 1342 n’est que la suite de ceux qui se sont succédés attribuant des franchises à Vauré depuis vingt ans: la première charte du 4 décembre 1322, établie par le juge mage de Toulouse, Jean Marc, est confirmée cinq jours plus tard par le sénéchal Jean de Trie, puis en juillet de l’année suivante par Charles IV le Bel.

 

Vauré était ainsi déjà bien connue de l’administration royale. Ses consuls ont dû être suffisamment influents pour tenter d’obtenir le statut très envié de bastide. Ils ont eu ainsi de nombreux contacts, pour préparer cette évolution, avec Guillaume de Flote, alors qu’il était sénéchal de Toulouse. Il a sûrement instruit le long processus d’instruction de la demande et a veillé, une fois au centre du pouvoir, à la réalisation du projet.

 

La lettre de Philipe VI de Valois du 24 février 1342 au sénéchal de Toulouselettre s’explique ainsi:il a pris acte des rapports favorables qui avaient attiré son attention sur l’intérêt que présentait la création d’une bastide neuve dans « sa » forêt de Vauré. La continuité s’affirme dans l’octroi des franchises et libertés concédées le 8 juin 1342. Si cette charte, comme le constate Ramière de Fortier (op. cit., p. 569), reprend en grande partie les dispositions de celle que Jean de Trie avait octroyées à Trie, la bastide qu’il avait fondée, au nord du plateau de Lannemezan, en 1324, la charte octroyée à Revel comporte de plus larges et favorables dispositions que tout autre consulat des environs. Ramière de Fortanier insiste notamment sur la nomination du juge royal par la communauté dont il n’existe aucun autre exemple. Cette charte constitue une complète réglementation de tous les aspects de la vie courante, à la fois ébauche de  code civil, de code de commerce, de code pénal, de code de relations publiques. Tant de dispositions favorables témoignent de l’intérêt qui était porté à la nouvelle bastide.

 

Une disposition intéressante précise que celle-ci englobe les lieux de Vauré, Vaudreuille, Dreuille afin que, selon la volonté royale, il n’existe désormais qu’une seule communauté et un seul consulat. C’est dire que cette création correspondait à ce que l’on appellerait aujourd’hui une « communauté de communes ».

 

Ainsi la création définitive de la bastide s’inscrit-elle dans un contexte de dialogue manifeste entre  la vivante communauté de Vauré et l’autorité royale, représentée par ses sénéchaux successifs. Mais le rôle éminent de Guillaume de Flote, la volonté manifestée par le roi d’honorer son chancelier sont établies par ce choix, en définitive inattendu, du nom de Revel . Ce choix de Philippe VI était confirmé par le « vidimus » de son fils Charles V du mois de septembre 1347.

 

Ne regrettons pas cet acte d’autorité royale qui allie Revel au destin d’une famille de grands administrateurs du royaume, plutôt qu’à l’improbable château de Mons Revellus. Félicitons-nous que la municipalité de Revel ait ainsi rattaché la ville, en lui donnant le nom d’une place, à ce Guillaume de Flote, bien oublié chez nous, qui fut sénéchal de Toulouse, chancelier et connétable de France.place

 

Pierre Bouyssou

 

 

 

ACCUEIL